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de la coop
24.09.26
Série sur la santé mentale et le processus de création
Se dépasser sans se casser
Entretien avec Michel Brais/ Partie 1
Depuis plusieurs années, nous travaillons à la Coop Vidéo de Montréal avec Michel Brais, psychothérapeute spécialisé dans l’accompagnement d’artistes. Lorsque nous nous sommes rencontrés, j’étais à la recherche de quelqu’un qui pourrait m’aider à développer une nouvelle approche de la relation entre cinéastes et producteurs. J’essayais en particulier de résoudre un problème qui me préoccupait : comment continuer à se pousser pour suivre la cadence du milieu sans tomber dans le burn-out. Je sortais moi-même de quelques années durant lesquelles j’avais soutenu plusieurs cinéastes dans des passages à vide, et quand je suis tombé à mon tour en burn-out, ça m’a amené à réfléchir à l’ensemble du milieu et à la dynamique dans laquelle nous étions tous engagés. La montagne à gravir m’a soudain semblé plus haute que jamais et j’ai pris conscience, peut-être un peu tard, que je n’atteindrai jamais le sommet, mais que c’était exactement ça, faire des films. J’ai donc commencé à mettre un poids plus important dans la balance sur l’état d’esprit du cinéaste et du producteur, sur leur santé mentale et physique, pour pouvoir continuer à faire ce qu’on fait avec le même niveau d’intensité pour…toujours… Dès lors, une question commençait à poindre : comment répondre seul à ce besoin ? Quelle était ma responsabilité ultime en tant que producteur ? Quel était mon travail ? Défendre la vision d’un cinéaste ? Le soutenir émotionnellement ? Faire aboutir un budget ? Tout le reste ? Tout ça en même temps ?
Quand j’ai rencontré Michel, ça a été un coup de foudre intellectuel. Sa vision du milieu artistique et ses idées sur les dynamiques de collaboration répondaient presque point par point à mes multiples interrogations. J’ai peu à peu réalisé que sa pensée offrait carrément un cadre de travail, voire une approche de collaboration qui permettait aux artistes de trouver une posture forte et résiliente face aux défis de la création. Nous avons voulu faire un bilan de cette collaboration et, surtout, la rendre publique.
Voici la première partie d’une conversation qui a eu lieu à Montréal le 8 mai 2026 entre Michel et Hany Ouichou, directeur artistique de la Coop. La conversation a été éditée par souci de clarté et de concision.
La deuxième partie sera consacrée aux ateliers qui en ont découlé à la Coop Vidéo.
Hany : Dans un premier temps, je voulais qu’on revienne un peu sur le tout début. Comment ta pratique de psychothérapeute a rejoint le milieu de la culture ?
Michel : Ça a commencé avec mon mémoire de maîtrise. Mon premier projet, c’était sur l’entraînement d’acteur. J’ai commencé à regarder les entraînements, et il y a toutes sortes de formes d’entraînement. Ce que je voyais partout, c’est que le même entraînement ne donne pas les mêmes résultats. Puis comme je commençais des formations en thérapie, j’ai vu qu’il y a une notion subjective : si je fais un entraînement avec la conviction que je vais y arriver, je n’ai pas les mêmes résultats que le même entraînement avec « bah, à quoi bon de toute façon ça va rien donner ». Donc je viens de là, du psychique.
J’avais écrit : le but de cette recherche, c’est “d’identifier les modalités d’application d’une approche pratique qui s’appuie sur la relation intime entre la personne et le personnage pour mobiliser adéquatement les ressources créatrices de l’acteur.” Dans un premier temps, en puisant dans les recherches en théâtre, en pédagogie, en psychologie, nous élaborons un cadre théorique qui démontre que l’implication de la dimension personnelle de l’acteur est inhérente à son travail de création. Cette dimension du travail ouvre la porte sur des ressources profondes, mais rend l’acteur particulièrement vulnérable, ce qui m’a amené à analyser les conditions qui rendent la mise en jeu du plan personnel saine et libératrice pour la personne de l’acteur, plutôt qu’inutilement risquée et anxiogène. Ce qui a permis ensuite de poser les balises d’une pratique de l’accompagnement d’acteurs qui tient pleinement compte des ressources et des exigences du plan personnel.
H : Donc autrement dit, il y aurait une posture idéale pour apprendre, ou en tout cas pour évoluer. Et cette posture idéale, c’est une attitude d’ouverture et de vulnérabilité. Pas nécessairement vulnérabilisante, mais pour qu’elle ait lieu dans les meilleures conditions, il est important d’instaurer des balises de protection psychologique, ou en tout cas d’amener un support psychologique à ce comédien ou cet artiste-là ?
M : Exact, mais il y a un mot qu’il faut que je change rapidement dans ce que tu as dis. Quand j’étais jeune, j’étais idéaliste : je cherchais la formule idéale. Maintenant, je cherche la formule optimale. Un des enjeux pour la création, c’est justement de faire le deuil de l’absolu et de l’idéal pour apprendre à composer avec la réalité.
Donc si je pousse encore plus loin ma pensée, j’ajouterai que travailler ça, ça veut dire nécessairement une approche relationnelle. Ça veut dire que l’acteur ne va pas s’entraîner tout seul pour être performant. Il s’entraîne pour être disponible à établir une relation saine et productive et créative et optimale avec son environnement de création. Si le producteur, le metteur en scène, le réalisateur, les acteurs, tout le monde est dans cette cohésion-là, on recherche la manière de travailler ensemble pour que chacun puisse aller au bout de soi-même. On ne peut pas enlever tous les risques, mais on peut enlever le plus possible ce qui pourrait être toxique ou nuisible.
Ce propulseur, c’est ça qu’on appelle l’optimal. Ce n’est pas un idéal, c’est une façon de composer, de surfer sur les moments difficiles et les moments meilleurs, pour qu’il y ait une impulsion vers l’épanouissement. Ça ne veut pas dire qu’il n’y aura pas de souffrance, qu’il n’y aura pas de difficulté, mais on ne la sent pas seul. Ça nous donne envie de nous projeter vers l’avant plutôt que de nous projeter en ayant peur, puis de nous crisper. En danse, il y a beaucoup de danseurs et de danseuses que j’ai accompagnés dans des transitions de carrière parce qu’ils et elles se sont blessés. Souvent, ils se sont blessés parce qu’ils se sont poussés malgré le fait qu’ils n’étaient pas disponibles ou pas prêts. Parce qu’il faut se dépasser, on finit par se casser. Un environnement résilient, c’est un environnement qui prend soin de la vulnérabilité pour la faire danser, mais pas pour l’écraser. Pour moi, ça tombe sous le sens, mais ce n’est pas évident que ça se passe comme ça.
H : C’est vraiment intéressant de te réentendre énoncer la base de ta pensée parce que ça rejoint encore entièrement ma réflexion de producteur. Je réfléchis à cette situation de la perspective de celui qui entraine, celui qui pousse à se dépasser et je me demande comment amener quelqu’un à se dépasser sans qu’il se brise. Et quand je t’ai rencontré, la métaphore que j’ai trouvée pour parler de ma vision c’était celle du sport. Faire des films, c’est être un athlète de haut niveau. Et un athlète de haut niveau, il est évident qu’il y a une équipe qui l’entoure, un masseur, un thérapeute, etc. Et je disais : comment ça se fait que nous, dans le milieu du cinéma, on subit le même niveau de compétition, de pression, d’échecs, et que ça se prolonge sur autant de durée, comment ça se fait qu’il n’y a personne autour des cinéastes? Ou juste le producteur, qui n’est justement pas outillé pour faire ça. Et là je vois à quel point ça rejoint complètement ton image de l’importance d’amener une conscience psychologique dans la relation. Je veux dire, tu t’es intéressé au travail de l’acteur mais dans le fond, est-ce qu’on pourrait élargir ça à n’importe quel artiste dans une relation de travail?
M : Oui, j’appelle ça un écosystème créateur. Je le vois comme de la co-création, où tout le monde a sa vulnérabilité, il l’assume plutôt que de la faire subir aux autres. Et chacun se régule. Un des ateliers que j’ai donné à la Coop en 2023, c’était « Régulons-nous les uns les autres ». Parce que tout le monde vit certaines anxiétés, puis souvent, si c’est mal régulé, ça devient agressif, ça devient terrible.
Je rouvre juste une parenthèse sur le sport. Je m’y suis intéressé, j’ai travaillé longtemps à l’école de cirque. Même dans le sport, il y a un problème : c’est quelle sorte de psychologie? Les psychologues sportifs n’étaient pas considérés comme des psychothérapeutes, parce que pendant longtemps, ils ont surtout été là pour aider à la performance. Ils travaillaient sur les symptômes pour rendre l’athlète performant. Puis ça n’aidait pas. Quand l’athlète idéal avait un faux pas, il s’écrasait complètement. Les grands coachs de sport ont changé d’attitude : l’objectif n’est plus d’atteindre l’athlète idéal, mais l’athlète optimal dans sa performance. Ils ont amené une psychologie de la performance plus relationnelle. Même dans le sport, il y a eu un changement de culture pour viser la personne optimale et saine, plutôt que de la siphonner, puis de lui donner des outils psychologiques pour la pousser encore plus loin dans la fatigue.
H : Comment perçois-tu l’état d’esprit du milieu de la culture et du cinéma au Québec plus spécifiquement, si tu es capable de l’isoler.
M : Il y a des particularités, les enjeux de la danse ne sont pas les mêmes qu’à côté. Il n’y a aucun milieu où il n’y a pas des excès d’un bord ou de l’autre. Il y a des approches qui sont confrontantes en théâtre aussi. Il y a des metteurs en scène qui sont rassembleurs, d’autres qui sont confrontants. Il y en a pour qui le résultat justifie les moyens, qui vont faire souffrir les acteurs pour aller sortir le jus, d’autres non. Ça existe en cinéma aussi. Mais il y en a aussi qui ont une approche collaborative.
En règle générale, il y a une ouverture en art à tenir compte de cette approche alternative, mais pour beaucoup, à la condition qu’on soit quand même les meilleurs. Ça reste une forme de compétition. Et plus il y a du stress, comme actuellement, c’est un marasme dans les milieux artistiques, que j’ai toujours vus très communautaires : il y a plus de rivalités, moins de subventions, moins de travail. Ça va chercher d’autres craintes, d’autres éléments anxiogènes qu’il faut réguler pour ne pas virer de bord dans nos valeurs. Parce que plus l’environnement est résilient, plus ça nous invite à l’être nous aussi. Plus l’environnement n’est vraiment pas résilient et anxiogène, plus c’est difficile de se réguler. On voit qu’actuellement, il y a beaucoup de détresse et beaucoup d’insécurité. Je trouve que tout roule de façon moins huilée. Ce que j’entends c’est : on tourne de plus en plus vite, on paye moins les gens. Il y a des acteurs qui me disent qu’ils gagnent maintenant ce qu’on leur donnait il y a vingt ans pour des journées de tournage. Les conditions de tournage en télé, c’est travailler à la chaîne. J’ai des gens que j’accompagne individuellement qui peuvent se réguler, devenir tellement résilients qu’ils n’en sont pas affectés. D’autres en sont profondément affectés.
Mais c’est la vie, dans ce sens-là. Je ne suis plus un idéaliste. Il n’y aura jamais de monde parfait, mais il faut tant pousser à faire valoir que des conditions optimales vont nous rendre tous meilleurs.
H : Beaucoup de ce que tu dis résonne avec notre vécu actuellement à la Coop autant pour les producteurs que pour les artistes, je crois. Mais je me demande dans quelle mesure on peut faire une différence au niveau systémique de tout ça?
Il y a une formule que j’utilise souvent quand les gens me parlent de leur famille dysfonctionnelle au niveau systémique : tu t’épuises à essayer de changer ta famille pour qu’elle devienne fonctionnelle. Mais le seul levier qu’on a vraiment pour changer un système qui est dysfonctionnel, c’est d’agir de façon fonctionnelle soi-même. Si j’arrête de jouer mon rôle systémique dysfonctionnel, j’arrête de l’alimenter. Si je suis réactif plutôt que de poser des actions avec discernement, je joue dans le manège, j’alimente le manège dysfonctionnel. Il faut qu’il y ait un nombre significatif d’individus qui soient réceptifs, et ça crée un effet d’entraînement. Des fois ça se passe, puis ça crée des conditions de travail exceptionnelles. Il y a aussi des beaux plateaux de tournage.
Mais je ne peux pas attendre que tout soit résilient à l’extérieur de moi. Il faut que je travaille à ma résilience, et que j’aie une contribution positive en agissant de façon fonctionnelle pour réguler ce qui se passe, plutôt que de rentrer dans la réactivité qui alimente. C’est difficile à changer, mais quand on arrive à le faire, ça déstabilise tout le monde : « qu’est-ce qui se passe? » Puis tout à coup, il y a comme des ouvertures qui se créent. Parce qu’on n’est pas dysfonctionnel parce qu’on le veut, c’est parce qu’il y a des choses qui sont blessées. Si on le fait bien, c’est une invitation à ce que l’autre se régule, et ensuite qu’on se régule ensemble.
H : Quand je t’entends parler de ça, je me souviens de l’un de nos premiers ateliers qui abordait le mythe de la souffrance, c’est à dire qu’un artiste doit souffrir pour créer. J’ai l’impression que l’idée était exactement de créer un début de résistance collective face à cette dysfonction.
M : Il y a une souffrance inhérente à la création, qui est de prendre le risque d’aller chercher quelque chose de vulnérable et sensible en moi, puis de m’exposer à l’autre en lui donnant une forme. Il y a quelque chose de sacrificiel. Peu de gens s’exposent vraiment de façon très sensible aux autres. Surtout que ça peut vouloir dire aller dans des zones de soi-même où il peut y avoir des blessures ou des traumas, puis s’en servir pour créer.
Mais il faut éliminer la souffrance en trop, qui est liée à la dysfonction. Si je vais dans ces zones-là qui sont souffrantes, mais que je me sens accompagné avec bienveillance, je vais pouvoir y aller encore plus sans que ça me fasse mal. Si j’y vais en devant me battre pour être moi, ou en devant réagir, là on peut se faire mal. Il y a une souffrance inhérente qu’on ne peut pas enlever, qui n’est pas la même pour tout le monde. Ça ne veut pas dire que ça prend de la souffrance. Il y a des gens qui créent dans la pure joie. Et des fois, quelqu’un va dire : cette production-là, ça a été souffrant, ce show-là allait me chercher, mais j’étais accompagné, le réalisateur était tellement accueillant, ça m’a aidé à aller au bout de ça et à oser m’exposer, puis je l’ai vécu avec une grande libération.
Ça ne veut pas dire que ce tournage-là est une thérapie. En thérapie, il y a une convention assumée qu’on le fait pour se transformer. Mais toutes les expériences de vie peuvent être, « thérapeutiques ». On répare nos vieux traumas en vivant des situations similaires, mais de façon positive. Ça, c’est la vie.
H : Afin d’optimiser l’entraînement – pour réutiliser tes mots du début- il faut se mettre dans une posture de disponibilité ou de vulnérabilité. Donc ça c’est la souffrance nécessaire, se pousser à se mettre dans cette position-là. Mais il y aurait donc une souffrance superflue, qu’on pourrait éliminer. Peux-tu m’en dire plus?
M : Il faut avoir des conditions résilientes pour ne pas créer des souffrances inutiles. La pression, penser que mes acteurs vont être meilleurs si je les fais souffrir : ça, ce n’est pas nécessaire. Ou la souffrance qu’on se fait vivre par l’anticipation, l’appréhension, l’anxiété. Je dis souvent que les gens anxieux devraient être payés temps triple, parce qu’ils travaillent trois fois plus que les autres, mais inutilement, à se demander ce qui va se passer demain. Ce n’est pas utile, mais ça peut créer beaucoup de souffrance. Une grande part de la souffrance est liée à la résistance, à la peur.
Je dis souvent que plus le besoin est essentiel et important, plus il est vécu, pour à peu près tout le monde, de façon ambivalente. Par exemple, tout le monde veut avoir de l’amour. Mais pour beaucoup de monde, l’amour est un besoin perçu comme indispensable et insoutenable, parce qu’indispensable. Donc il faut assumer une certaine part de souffrance : ça se peut que si j’aime, je souffre, ça se peut que quelqu’un m’abandonne. Aimer, c’est assumer d’être vulnérable. Si je n’assume pas d’être vulnérable, je vais y aller de façon défensive, puis je vais déjà être dysfonctionnel dans la relation. Mais si les deux s’ouvrent, on est déjà plus en sécurité. S’il y en a un qui s’ouvre et que l’autre est stratégique, il y en a un qui est plus en danger que l’autre. L’un est déjà en train de se protéger d’une souffrance, puis l’autre est dedans. Imaginez dans vos histoires de couple ce que ça peut générer. C’est pareil dans les relations de travail aussi.
H : Autrement dit, on revient encore au fait que c’est toujours relationnel et donc systémique. Les gens sont aussi beaucoup les symptômes, ou le reflet, de l’environnement. Plus on a d’individus dans le même système qui se regardent les uns les autres, plus ça facilite la compréhension du monde autour d’eux, et plus ça leur permet de se réguler. À mes yeux, ça rejoint de manière directe ma vision de ce que c’est une coopérative et spécifiquement la Coop. Je pense qu’en brisant les barrières qui isolent les cinéastes et en leur permettant de partager leurs expériences, ils peuvent reprendre une forme de contrôle sur le système qui les entoure.
M : On est la somme de nos relations. On définit souvent la psychologie comme étant la pratique d’un professionnel neutre devant un individu, pour l’aider à régler des problèmes intrapsychiques. Mais avec l’approche relationnelle que je préconise, l’intrapsychique n’existe pas. Il n’y a aucune connexion neuronale qui se met en place hors d’un champ relationnel. Donc dans les approches que je promeus, il faut nécessairement qu’il y ait cette dimension relationnelle. Même si je suis en thérapie individuelle, j’interroge toujours les relations ailleurs : comment on se comporte en relation avec les autres. Parce que c’est dans les relations qu’on est blessé, c’est dans les relations qu’on se répare. Et dans ce sens-là, il faut arrêter de penser : tu ne fonctionnes pas, va en thérapie te faire réparer, puis reviens fonctionner. Ça ne met jamais en cause le contexte. C’est toujours systémique, ou toujours intersubjectif.
Quand je travaillais sur place à l’École nationale de cirque, je ne faisais pas de la thérapie. J’aidais les artistes de cirque à créer une certaine sécurité dans les groupes pour qu’ils puissent s’ouvrir à ce qu’ils vivent, pour découvrir qu’ils ne sont pas les seuls, puisqu’il y a des déclencheurs qui sont les mêmes. Et ensemble, qu’est-ce qu’on peut faire? Si tout le monde vit un malaise avec un prof, est-ce qu’il y a une démarche à faire? Un milieu devrait pouvoir s’arrêter et interroger les pratiques, les interactions, par rapport au but qu’on poursuit. Pas en pensant que tout le monde va devenir fin et gentil, mais qu’il y ait une culture qui fait qu’on accepte de le faire. On n’accepte plus les tyrans sous prétexte qu’ils font des belles symphonies. Ça ne passe plus, même dans le sport. C’est une opportunité extraordinaire. Mais là où on est dans l’excès, c’est comme si la police embarquait : tu n’as plus le droit de ne pas être gentil, tu es annulé. Ça, ça ne marche pas. Il faut dialoguer, puis interroger, puis parler collectivement de ça.
Puis le chemin le plus court pour se connaître, c’est de prendre la peine de connaître quelqu’un d’autre. Et le chemin le plus court pour connaître quelqu’un d’autre, c’est d’apprendre à se connaître soi-même. Le philosophe Gadamer, qui est un peu à la base des approches intersubjectives, disait que c’est le dialogue herméneutique qui amène la vérité. Le sens émerge du dialogue. On ne peut pas s’en aller dans son coin pour se réparer, pour revenir. Ça fait juste : je suis en faute, il faut que je devienne quelqu’un d’autre. Il y a des gens qui vont en thérapie pour essayer de devenir quelqu’un d’autre. Un bon thérapeute va les accueillir pour qu’ils apprennent à assumer d’être eux-mêmes. Peut-être en apprenant une autre façon de communiquer, d’exister, de s’activer.
Parce que même ce que j’ai dit tantôt, ça n’est pas assez entré dans les mœurs : on présente encore la résilience comme une fonction individuelle. Donc je suis en faute de ne pas être résilient. C’est terrible. J’y contribue, mais il y a un système qui ne l’est pas non plus. Il faut travailler les deux. Il ne faut pas être dans la plainte, mais dans : qu’est-ce que je peux faire pour me réguler? Puis en me régulant, je peux avoir un impact sur un environnement non résilient. Tout le monde le fait, tout bouge en même temps.
Fin de la partie 1
31.08.26
Mariages de Catherine Martin fête ses 25 ans!
Cette année marque le 25e anniversaire de la sortie en salles de Mariages, le film de Catherine Martin. Pour souligner cet anniversaire, le film sera présenté lors de deux projections spéciales, en présence de la réalisatrice :
- Cinéma Moderne — 9 septembre à 18h
- Cinéma Public — 11 septembre à 18h
Ce sera l’occasion idéale de découvrir Mariages pour la première fois ou de le revoir sur grand écran dans sa toute nouvelle version numérisée en 4K.
À l’approche de ces projections, nous avons posé trois questions à Catherine.
Voici ses réponses :
- Mariages a maintenant 25 ans. Qu’est-ce que le film t’a appris?
Que le réel, c’est fort! J’avais rêvé à ce film pendant au moins cinq ans ce qui fait qu’au tournage, il a fallu que j’ajuste presque à tous les jours le rêve à la réalité face à la météo très capricieuse de cet été-là, au temps de travail écourté exigé par un budget très serré pour un film d’époque (le film a été tourné en 25 jours), à composer avec la lourdeur d’une grosse équipe ce à quoi je n’étais pas habituée et à lutter pour me rapprocher le plus possible du film que j’avais en tête. Avec l’équipe et la production, nous étions très préparés, mais bien souvent nous avons dû chambouler les plans de tournage et ce dès le premier jour! Disons que pour un premier long métrage de fiction, ce fut ce qu’on appelle un baptême du feu. Je suis éternellement reconnaissante à Lorraine Dufour, la productrice qui n’a jamais cessé de croire au film et aux collaborateurs·trices et comédien·nes qui m’ont suivi sans relâche dans cette aventure.
- Si tu pouvais parler à la Catherine qui réalisait ce film, qu’est-ce que tu lui aurais dit?
D’avoir un peu plus confiance en elle et que les difficultés rencontrées pendant un tournage ne signifient pas nécessairement un échec (j’étais convaincue après le tournage que le film était raté…). Et qu’on apprend de ses erreurs!
- En quoi crois-tu que Mariages est encore un film pertinent aujourd’hui, au point de vue du sujet et les thèmes abordés?
Je ne sais pas si Mariages est un film « pertinent », mais je crois qu’un film doit traverser le temps et les époques. Ce film, je l’ai voulu le plus universel possible en racontant l’histoire vraie d’une femme qui a vécu au Québec dans un milieu rural durant les années 1940 et dont j’ai voulu corriger le destin par la fiction. Je me souviens aussi l’avoir fait en pensant rejoindre une jeune femme de 20 ans des années 2000 même si j’avais fait le choix de camper l’action en 1890. Parce que l’éveil à la féminité, à la sexualité et à la liberté d’une jeune femme qui découvre sa véritable nature et qui réalise sa capacité à vivre selon ses propres préceptes sans céder à une forme de domination et malgré les contraintes, reste encore difficile pour beaucoup de femmes même à notre époque. Je crois également que si le film reste d’actualité, c’est qu’on observe tant de reculs face à la situation des femmes que ça donne le tournis. À vrai dire, je n’en reviens pas. J’espère que Mariages peut toujours susciter la réflexion à cet égard. Le film dit aussi que la douceur, la foi dans un amour véritable et égalitaire doit continuer à animer les hommes et les femmes. Il y a quelques années, le film a été présenté à la Cinémathèque québécoise et des jeunes femmes d’à peine trente ans qui ne l’avaient évidemment jamais vu sont venues me dire que le film les avait bouleversées, qu’elles se reconnaissaient dans la quête d’Yvonne. Alors, ça m’a rassurée : le film traverse le temps. J’espère qu’il pourra continuer longtemps à être vu notamment par des jeunes femmes, mais aussi par des hommes. Le film s’adresse aussi à eux.
Découvrez les photos de tournage prises par Jean-Claude Labrecque
5.08.26
Résidence démArt — Appel de candidatures
Tu viens de finir tes études. Et là, c’est quoi la suite?Tu as un premier court métrage en tête — fiction ou documentaire — mais pas encore l’espace, le temps ni le réseau pour le faire décoller hors du cadre académique. C’est exactement pour ça qu’on lance cet appel.
La Coop Vidéo de Montréal offre une résidence de 6 mois dédiée à l’écriture et au développement d’un premier court métrage, pensée pour des cinéastes émergent·es issu·es de la diversité qui vivent leur toute première expérience de travail artistique dans le contexte canadien.
En bref
- 🎬 6 mois de résidence, à raison de 600 heures au total
- 💵 Rémunération de 20,75 $/h
- ✍️ Écriture / développement d’un premier court métrage (fiction ou documentaire)
- 🚪 En dehors d’un contexte académique
- 🌱 Pensée pour une première expérience de travail artistique professionnelle au Canada
- 💰 Résidence financée dans le cadre du programme démART-Mtl du Conseil des arts de Montréal (CAM)
Le profil qu’on cherche
Tu viens tout juste de terminer tes études (en cinéma ou ailleurs) et tu te poses LA question : « What’s next? » Tu as une idée de court métrage qui te trotte en tête, tu es prêt·e à y consacrer du temps sérieux, mais tu cherches un cadre, un accompagnement et une porte d’entrée dans le milieu professionnel québécois. Si ça te ressemble, continue à lire.
On cherche quelqu’un de motivé·e, autonome et assidu·e — quelqu’un qui a envie de s’investir à fond dans ce processus sur 6 mois, pas juste de cocher une case sur son CV.
Critères d’admissibilité
Pour poser ta candidature, tu dois :
- Avoir la citoyenneté canadienne ou la résidence permanente à la date du dépôt de la demande
- Être membre de la diversité culturelle (minorité ethnoculturelle ou visible)
- Être une personne immigrante, nouvelle arrivante ou de la première génération
- Être une travailleuse ou un travailleur autonome ou à temps partiel, pratiquant un art à son propre compte, selon les lois concernant le statut de l’artiste et les conditions d’engagement au Québec
- Être domicilié·e sur l’île de Montréal
- Avoir terminé ses études au moment de commencer la résidence
Comment poser ta candidature
- Remplis le formulaire de candidature ICI: https://forms.gle/hSY2eBEs4XSqcc8eA
- Joins ta lettre de motivation
- Joins ton CV
Dates importantes
- 📅 Date limite de dépôt des candidatures : 14 septembre 2026 à 17h
- 📅 Entretiens : septembre 2026
- 📅 Début de la résidence : 1er janvier 2027 ou 1er juillet 2027 (selon la cohorte)
Seules les personnes retenues pour un entretien seront contactées.
Cette résidence est conditionnelle à l’obtention du financement du Conseil des arts de Montréal (CAM).
Des questions?
Écris-nous à info@coopvideo.ca — on répond avec plaisir.
28.05.26
Le LAB Coop Vidéo 2026
À la fin du mois de mars 2026, les membres de la Coop se sont réunis au Couvent Val-Morin, dans les Laurentides, pour le LAB Coop Vidéo — une fin de semaine consacrée à la communauté, à la réflexion artistique et au partage entre cinéastes. Sous le thème du labyrinthe, cette édition invitait les participant·es à explorer les zones d’incertitude, les détours et les questionnements qui traversent le processus créatif. Inspirée par le mythe du labyrinthe et les réflexions de l’auteur sénégalais Mbougar Sarr, la retraite proposait de considérer la création non pas comme une quête de sortie, mais comme un apprentissage à habiter l’inconnu. À travers une série d’ateliers de dramathérapie animés par Laurianne Brabant, de l’organisme Mouvement Intérieur, les membres ont été amenés à reconnecter avec leur spontanéité, explorer les différentes facettes de leur être créateur et réfléchir collectivement aux défis du parcours artistique.
28.05.26
Entrevue avec Sophie Brive sur le projet pilote à la Coop Vidéo!
À la Coop Vidéo, nous défendons une philosophie de production qui place les artistes au centre de l’écosystème de création. À l’image des athlètes de haut niveau, les cinéastes traversent des défis à la fois psychologiques, émotionnels et matériels. Contrairement aux sportif·ves, toutefois, les artistes évoluent souvent dans l’isolement. Les athlètes sont entouré·es d’équipes entières — entraîneur·euses, thérapeutes physiques et psychologues — qui veillent à leur bien-être afin qu’iels puissent se dépasser sans s’épuiser, sans se blesser. Mais qu’en est-il des artistes? Que fait-on pour elles et eux ?
Des années de pratique en production et d’observation rapprochée du travail créatif nous ont amené·es à développer et expérimenter différentes initiatives pour tenter de répondre à cette question. Nous accordons un soin particulier à la santé mentale, que nous considérons essentielle à la durabilité de la pratique artistique. Dans cette optique, nous avons constitué une petite équipe de réflexion en santé mentale afin d’accompagner notre démarche. Nous souhaitons aujourd’hui partager certaines de nos expériences avec le milieu, dans l’espoir de contribuer à renforcer la bienveillance et la résilience de l’écosystème cinématographique.
À l’automne 2025, nous avons lancé, pour la première fois dans l’histoire de la Coop, un projet pilote : la présence d’une psychologue clinicienne sur le plateau du film Gagne ton ciel, réalisé par Mathieu Denis. Ce rôle, que nous avons nommé « facilitateur·trice du bien-être », a été assuré par Sophie Brive. L’équipe avait été informée en amont de sa présence et la production avait préparé un document détaillant ses fonctions. Sophie demeurait joignable tout au long du tournage, afin de fixer des rencontres ou d’intervenir au besoin en situation de crise.
Les motivations derrière cette initiative sont multiples, mais familières au milieu du cinéma. Les tournages cumulent plusieurs facteurs de risque : les équipes travaillent dans des contextes souvent clos, à un rythme soutenu, sous pression budgétaire et dans des conditions imprévisibles. Les membres des équipes sont fréquemment éloigné·es de leurs proches et exposé·es à une forte charge émotionnelle, particulièrement lorsque les œuvres abordent des thèmes sensibles. Cette réalité peut affecter autant les créateur·trices que les interprètes et les technicien·nes.
Hany Ouichou, producteur du film et directeur artistique à la Coop Vidéo, s’entretient avec Sophie Brive afin de revenir sur cette expérience et mieux comprendre les enjeux et les modalités de cette fonction émergente dans l’industrie cinématographique québécoise.
Au cœur de la discussion se trouve la notion de « loge psychologique » : un espace confidentiel, distinct des sphères de production et de création, où les membres de l’équipe peuvent s’exprimer librement, sans jugement. Le rôle de facilitateur·trice du bien-être peut prendre différentes formes : préparation des comédien·nes, présence lors de scènes sensibles, soutien ponctuel accessible en tout temps ou accompagnement du processus créatif. Il ne s’agit pas de thérapie, mais plutôt de consultation et de prévention, afin d’éviter que certaines situations de tournage ne deviennent traumatiques.
Avertissement de contenu : Cette entrevue aborde des sujets tels que la consommation, la violence à caractère sexuel, les troubles alimentaires, le suicide et les maladies mentales.
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Hany Ouichou : Pour commencer, peux-tu nous parler de ton parcours et de ce qui t’a menée vers le cinéma?
Sophie Brive : Je viens de la psychologie clinique, ce que j’appelle une « psychologie de terrain ». J’ai travaillé en milieu hospitalier et psychiatrique auprès de personnes présentant des troubles importants. J’intervenais souvent en première ligne, dans des situations d’urgence ou de crise. Ce travail se faisait en équipe, avec des psychiatres, criminologues et travailleur·euses sociaux·les, dans une logique de complémentarité des expertises.
Après la pandémie, j’ai quitté ces milieux. J’ai alors entendu plusieurs amis producteur·trices de films parler des défis humains sur les plateaux : conflits, gestion des émotions, complexité des relations. Il m’est apparu qu’il existait un réel besoin d’accompagnement spécialisé pour soutenir ces dynamiques.
H : Concrètement, quelles formes prennent tes interventions en cinéma?
SB : Cela peut aller de la gestion de conflits à l’accompagnement artistique. J’ai notamment travaillé avec un·e acteur·trice qui était sur le spectre de l’autisme et qui avait des besoins particuliers. Plus largement, j’interviens lorsqu’il existe des vulnérabilités liées à l’âge, au vécu personnel ou aux thèmes abordés par le film.
Sur un premier long métrage, j’accompagnais un·e jeune acteur·trice de 12 ans dans un rôle exigeant abordant des réalités familiales difficiles. Le père étant en prison, la mère ayant des problématiques de consommation, la DPJ était dans l’histoire, le personnage fugue et se retrouve à vivre avec un groupe marginal. Il se confrontaIt à des adultes, prenaient de la drogue et buvaient de l’alcool. Il y avait des scènes d’intimité, mais pas de sexualité. Le but était d’avoir quelqu’un qui puisse prendre en charge tout ça et pas seulement la scène d’intimité. J’ai travaillé beaucoup avec la première assistante afin qu’elle puisse s’appuyer sur mes observations pour aménager les conditions de travail de l’enfant : quand il semble fatigué, ou il va dépasser ses limites, ou il ne semble pas comprendre ce qu’on est en train de lui dire, ou il est dispersé, par exemple.
Mon travail consistait à soutenir à la fois l’enfant et l’équipe, en observant ses limites et en aidant à adapter les conditions de tournage.
J’étais également présente lors d’une scène de viol conjugal afin d’offrir un filet de sécurité à l’ensemble de l’équipe, et pas seulement aux interprètes. Ce type de scène peut affecter plusieurs personnes sur un plateau.
H : Peux-tu expliquer le fonctionnement de la « loge psychologique »?
SB : C’est un espace tiers et confidentiel, où les personnes peuvent déposer ce qu’elles vivent. Il ne relève ni de la production ni de la création. Sur un plateau, cela permet d’accueillir des doutes, des peurs ou des questionnements liés au jeu ou à certaines situations.
Par exemple, un acteur qui interprétait une scène de viol me confiait qu’il avait la sensation d’avoir le rôle d’un prédateur sexuel. Mais ce n’était pas ce qu’il pensait avoir lu dans le scénario. Pour lui, ce qui était écrit c’était un personnage de mari qui était violent, mais pas nécessairement avec le profil du prédateur sexuel qui irait agresser des gens dans la rue. Je lui ai montré la nuance entre les deux. Ça a beaucoup joué sur sa manière d’être dans le rôle ensuite. Ma présence sur le plateau permet d’avoir accès à la fois à mon expertise de déceler les signes avant-coureurs de difficultés, que ce soit psychique, mental ou physique ; et à la fois de permettre à la personne de venir créer ce moment de repli où elle peut se permettre de poser ce genre de questions autour de ce qu’elle vit en tant qu’humain·e au travers le jeu de fiction qu’on lui propose.
H : Quel était ton mandat sur Gagne ton ciel?
SB : On avait pris le parti d’offrir à tout le monde la possibilité de pouvoir faire appel à moi. Ça existe en Suisse, on appelle ça une « personne de confiance ». Son rôle est d’être en première ligne, capable de recevoir une personne en détresse psychologique ou émotive, et de la référer. Nous, on l’avait appelé·e « facilitateur·trice de bien-être » sur Gagne ton ciel. J’étais habilitée à recevoir la parole dans une grande neutralité, sans jugement, et à guider soit vers une deuxième ligne, soit à apaiser la personne avec les outils qu’elle a pour lui permettre de continuer à travailler. L’équipe avait mon numéro de téléphone et mon courriel, et certain·es m’ont contacté·es directement en me demandant un moment de discussion autour de ce qu’iels vivaient sur le plateau.
H : Tu interviens aussi en amont des tournages?
SB : Oui, je prépare les acteur·trices à vivre telle ou telle scène ou à recueillir leurs limites s’il y a des scènes sexuelles ou à caractère violent. Je rencontre tous les acteur·trices impliqué·es individuellement pour pouvoir faire un compte-rendu à la production avec mes recommandations : pour cette personne-là, il va falloir faire attention à ça, pour cette personne-là, faire attention à ça. Voilà les limites de chaque personne. Vous êtes au courant maintenant. Vous n’avez plus qu’à mettre en place les choses pour que ça se passe bien.
H : Ça représente quoi en temps de travail cette préparation ?
SB : En général c’est deux heures de rencontre, la première heure on parle un peu de tout et de rien, de l’histoire de la personne. On regarde un petit peu sa trajectoire de vie jusqu’à l’arrivée de ce rôle-là. Ensuite on parle du rôle, voilà ce qu’il t’est demandé. Voilà les choses qui vont peut-être être un peu plus délicates à faire. Qu’est-ce que tu en penses ? L’as-tu déjà fait ? Inviter la personne à se questionner sur ses propres limites parce que beaucoup de gens ne l’ont jamais fait. Au début, ils disent : « non, non, moi tout est correct, je peux montrer toutes les parties de mon corps. » Puis en fait, on se rend compte que finalement pas tant.
H : Et dans le processus créatif?
SB : J’ai récemment accompagné un projet abordant l’anorexie chez des adolescentes. J’ai travaillé conjointement avec la réalisatrice. C’était un sujet avec une dimension d’horreur dans le film, mais la difficulté c’est que ça touchait beaucoup le corps.
L’une des actrices avait connu des problématiques avec son corps dans sa vie à elle. La réalisatrice voulait vraiment que ce rôle ne vienne pas générer ou réactiver des difficultés au niveau de la perception de leur corps et du rapport à la nourriture. On s’est assuré que les deux comédiennes comprennent bien l’enjeu du film, les symboles qu’il y avait, ce qu’elles y voyaient et quelle était leur expérience à travers ces symboles-là. On fait en sorte que le tournage ne devienne pas un véhicule du traumatisme.
H : Inévitablement, il y a des mécanismes de défense qui sont réveillés et des fois, je pense qu’en tant que producteur, on n’est pas nécessairement outillé pour les contenir. Comment ton intervention peut aider à ce niveau?
SB : Si la personne qui réalise ou crée fait appel à quelqu’un, c’est qu’elle a une ouverture à ce que je lui donne mon avis. Sur ce court-métrage, le désir de la réalisatrice était : « je ne veux pas que ces jeunes filles puissent vivre une expérience qui les ramène à se questionner sur leur corps. » Au final, on souhaite que la comédienne dise : ça m’a beaucoup parlé, ça m’a fait du bien, même si c’était douloureux. Heurter les mécanismes de défense, ce n’est pas forcément dangereux s’il y a une démarche bienveillante derrière, si les personnes sont bien encadrées, si les acteur·trices sont pris·es en charge, s’iels savent qu’iels peuvent avoir un espace pour parler de ce qu’iels vivent.
On sait qu’on va aller toucher des sujets sensibles chez les personnes réelles qui jouent des personnages. On leur offre un cadre dans lequel iels peuvent se recueillir, se reprendre un petit peu, pour pouvoir remettre en place les bonnes défenses et continuer à vivre normalement. Le film en soi peut être un mécanisme de défense plutôt sain — la sublimation. Je pars de quelque chose de douloureux, j’en fais une expérience positive, faire un film, et après je peux passer à l’étape d’après.
H : Comment fait-on pour évaluer quand on devrait faire appel à ce type d’accompagnement psychologique ?
SB : Cela dépend de la sensibilité du projet et des personnes impliquées. Les producteur·trices et réalisateur·trices émergent·es semblent particulièrement attentif·ves à ces enjeux. Dès qu’un sujet touche à des réalités potentiellement traumatiques ou émotionnellement chargées, la présence d’une ressource spécialisée peut être pertinente.
H : Est-il nécessaire que tu sois présente en permanence sur le plateau?
SB : Pas forcément. L’important est surtout de créer un lien en amont avec des rencontres de préparation. Ensuite, ma présence peut être ciblée sur les journées les plus sensibles, par exemple lors de scènes difficiles ou émotionnellement intenses. Sur un de mes projets, il y avait une scène avec une jeune fille qui sautait d’un pont pour se suicider. C’était la dernière journée de tournage, donc les équipes sont plus fatiguées, c’était de nuit, il faisait froid et le sujet était quand même assez lourd. On peut s’entendre que dans une grande production, on est quand même plusieurs à potentiellement avoir été touchés de près ou de loin au suicide de quelqu’un. Donc, ça c’est un moment, par exemple, où ma présence physique sur le plateau devient importante.
H : Avec qui tu travailles ? Qui sont tes alliés, tes collaborateurs les plus proches ?
SB : Ça va être celles et ceux qui sont au plus proche de l’action. Réal, premier·ère assistant·e, costumes. La·Le producteur·trice peut aussi l’être. Ça va être les gens au plus proche du terrain. Parce qu’en fait, je deviens une personne de terrain. Tout ce que, par contre, je vais recueillir va se faire en retrait.
H : Le retrait dans un plateau de tournage, c’est quoi ? Ça se passe où en fait ?
SB : C’est sûr que c’est un environnement atypique un plateau de tournage. Je ne peux pas demander à toutes les productions un bureau. Parfois c’est possible parce qu’on est en studios par exemple. Mais dans la pratique, c’est le terrain. Il y a beaucoup de moments de latence, c’est dans ces moments que la personne peut prendre cinq minutes pour me parler, on peut aller dehors.
H : À partir du moment où t’es là, tu deviens peut-être aussi le premier répondant pour la gestion de conflit. J’aimerais bien t’entendre parler des différentes limites que ton rôle peut avoir. Ça te pose des questions de loyauté aussi. T’es engagée par la prod, t’es supposée aider un réalisateur à faire son œuvre et en même temps, faut protéger les personnes vulnérables. Comment navigue-t-on à travers ces besoins contradictoires ?
SB : C’est une question importante, et je me la suis beaucoup posée lors de mon dernier contrat sur un plateau à l’étranger. Ce qui était stressant, c’était justement de déterminer où se situait la priorité.
J’ai fini par établir une sorte d’échelle. D’abord, il fallait que l’enfant-acteur·trice soit toujours en sécurité et qu’on respecte ses limites.
La deuxième priorité, c’était que le·la réal ne pète pas sa coche, donc temporiser. La troisième, c’est que le film se fasse, donc la production. Mais tout ça, n’est pas forcément rigide, c’est plus horizontal. L’objectif est plutôt de faire en sorte que ces différentes réalités puissent rester alignées.
H : Sur Gagne ton ciel, certaines personnes pouvaient croire que tu étais davantage du côté de la production, puisque c’est elle qui t’avait engagée. Comment te positionnes-tu par rapport à cela?
SB : Je l’explique très clairement : oui, je suis embauchée par la production. Mais je suis là avant tout pour le bien-être des personnes. Ensemble, nous décidons s’il est pertinent ou non de transmettre certaines informations à la production.
Il y a des choses qui doivent être communiquées, notamment lorsqu’elles concernent la sécurité ou les limites d’une personne. D’autres relèvent strictement de la confidentialité.
Par exemple, dans le cas de l’enfant-acteur·trice, certains éléments concernant son état ou ses limites devaient être partagés afin d’adapter le tournage. Mais le reste de ce qu’iel me confiait demeurait privé.
H : Où se situe la limite entre ton rôle et celui d’une psychologue? Et comment éviter la confusion autour de ton rôle?
SB : Sur un plateau, je ne fais pas de thérapie. Quand j’interviens sur un projet, je ne suis pas là comme psychologue au sens clinique du terme. Être psychologue implique un cadre thérapeutique et une éthique précise. Sur un plateau, je fais plutôt du consulting, de l’accompagnement et de la prévention.
Je peux aider à mettre en place des aménagements pour qu’une personne soit dans les meilleures conditions possibles, mais je ne fais pas de thérapie du réalisateur ou des membres de l’équipe.
Cela dit, le fait que plusieurs personnes utilisent spontanément l’expression « psy de plateau » révèle probablement un besoin réel : celui d’avoir une personne dédiée aux enjeux humains. Quelle entreprise avec autant d’employé·es ne dispose d’aucun département RH ?
H : Comment tes précédentes expériences ont impacté la vision de ton rôle ? Comment s’est-il précisé ?
SB : Aujourd’hui, si tu me demandes le mandat large comme on l’a fait avec Gagne ton ciel, alors je ne viendrai pas tous les jours sur le plateau. Je mettrai en place une hotline, j’aurai besoin d’un bureau, d’un cadre. Et si tu veux que je sois là pour les scènes difficiles, alors je ne pourrai pas être là pour toute l’équipe. Il faut choisir. Je ne peux pas avoir toutes les casquettes.
Là, où tu vas avoir des besoins autour de l’humain, je serai en mesure de proposer un outil, mais je ne peux pas t’en proposer plusieurs. Imagine un tournage en location de deux mois. Si t’es producteur·trice, tu te dis peut-être que je vais me prendre les devants et je vais mettre en place un service de soutien psychologique, une personne qui connaît le milieu, qui connaîtra peut-être mes équipes parce qu’elle sera venue sur le terrain les voir, les rencontrer, comprendre les conditions de travail aussi dans lesquelles elles se trouvent. Peut-être qu’en plus, je pourrais pointer quelques choses à changer pour améliorer les conditions de travail et favoriser la santé mentale de tou·tes.
H : Pourquoi dirais-tu que le cinéma nécessite particulièrement ce type de soutien?
SB : Le milieu du cinéma regroupe plusieurs aspects qui rendent la tâche difficile : le huis clos, le rythme intense, les coupures budgétaires, le stress de terminer à temps, parfois l’éloignement des familles et le rythme de travail. Et ça je pense que ça se rajoute au milieu du cinéma, l’imprévisibilité des choses qui peuvent arriver. Un truc qui pète, un truc qui casse, une chute, c’est des choses qui augmentent les conditions de travail difficiles.
Ça c’est sans parler des sujets qui sont abordés, des humain·es qui doivent passer à travers des émotions dans ce contexte assez exceptionnel de conditions de travail, d’environnement de travail. On est loin du bureau avec air climatisé, toilette pas loin, salle de repos, cantine en dessous, ascenseur pour monter, siège ergonomique, RH à côté. Dans ces milieux de travail plus habituels, les risques sont canalisés. Sur un plateau de tournage, ce n’est pas possible d’aseptiser tout ça de cette manière-là. C’est difficile d’imaginer une entreprise de plus de 100 personnes sans quelqu’un en charge d’observer et de mettre en place les bonnes conditions. Pourtant, sur un plateau de tournage, ça n’existe quasiment pas.
Cet article a été écrit par Hany Ouichou et édité par Léa Marinova.
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